Lettre à toi, Artiste

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Bonjour Artiste,

Bon, il faut qu’on se parle toi et moi. Je me fous que tu sois en cinéma, en théâtre, que tu dégoulines de peinture, que tu conçois du grandiose, que tu sois connu, pas connu, postmoderniste ou sans titre, ou que tu passes juste comme moi tes nuits à écrire. Mais là, artiste du Québec, artiste au Québec, faut qu’on se parle. Clairement, sérieusement… Alors, veux-tu bien me dire ce que tu fais, là ? Tu attends quoi ? Tu espères quoi ? Tu penses te déniaiser quand ?

Tu n’es pas en colère ? Moi, je le suis tellement.

Écoute Artiste, on ne peut plus continuer de cette façon. Tu le sais. Tu le vois autant que moi ; aux nouvelles, dans les journaux, dans les rues. Le Québec s’enlise dans les problèmes politiques, environnementaux, de justice sociale, économiques – et, rendu là, juste de respect des droits fondamentaux humains. Faut que tu sortes de ta torpeur Artiste, tu ne peux plus rester là à rien faire, à regarder, à observer, a juste ne pas t’en mêler. On a besoin de toi.

Parce que là, ce qui se passe, c’est qu’on essaie de changer les choses. On est une gang et on essaye. Mais les artistes, si on est franc, on ne les trouve pas beaucoup présentement sur le champ de bataille. Oui, ok, fine, tu vas me dire qu’il y a un tel et une telle artiste qui sont là, impliqués, mais c’est si peu. C’est trop peu. Faut qu’on s’y mettre tous. Parce que là, on a un problème sans toi. Parce qu’historiquement, ce sont toujours les artistes qui ont été parmi les premiers à lancer les flèches, à faire résonner l’alarme, à prendre la parole lors des révolutions. Depuis l’antiquité grecque et son théâtre de satyre politique, l’artiste est toujours le premier guerrier au front.

Les exemples ne manquent pas si j’ai besoin de te le prouver, Artiste, l’importance de l’art comme première arme de guerre. Je pourrais passer des dizaines d’heures à te parler de l’arte poverta en Italie, du die Brücke en Allemagne, du mouvement hongrois Ma, de l’association de poètes d’Union Soviétique Obériou, du théâtre du peuple fondé par Maurice Pottercher, du dadaïsme et de son Cabaret Voltaire réagissant à l’absurdité des guerres, de cet Actionnisme viennois considéré comme le plus violent mouvement de l’histoire de l’art ou encore de la Fédération internationale d’artistes révolutionnaires indépendants mis en place après la rencontre d’André Breton avec Trotski – tous précurseurs dans leurs luttes respectives. Je pourrais te parler du mouvement espagnol Movida Madrileña, qui encore aujourd’hui résonne comme l’exemple parfait de dizaines artistes s’unissant pour leur crier leurs revendications ou de Agitprop, qui a utiliser théâtre de rue et pamphlets pour propager ses idées en Russie. Je pourrais te parler du bien trop méconnu mouvement politique et artistique néerlandais Provo, qui utilisait humour et performances publiques pour mettre en lumières les nombreuses causes environnementales et sociales qu’ils supportaient, si bien qu’ils ont réussi à faire élire plusieurs de leurs membres au gouvernement. Je pourrais juste te rappeler que le punk est à lui seul une représentation de tant d’œuvres, d’artistes et de revendications.

Alors, présentement, quand on a besoin de toi, artiste du Québec, artiste au Québec, tu es où ? On ne peut plus attendre là – où est notre nouvel Aquin, notre nouveau Falardeau, notre Borduas des temps nouveaux ?

D’ailleurs, je vais en profiter pour te dire une dure vérité, Artiste. Autant une partie glorieuse et inestimable de notre histoire cela est-il, tu dois arrêter de fantasmer que la solution se retrouverait dans le refus global 2. Notre seule riposte ne peut pas toujours être une trâlée de pétitions sur Avaaz et de lettres ouvertes dans un quelconque blogue ; parce que autant que tes mots sont beaux, tes images sont fortes, tes arguments sont incisifs, ils se diluent trop souvent dans cette marée d’autres mots tout aussi forts, partagés inlassablement sur internet, si bien qu’ils finissent par se noyer dans un tourbillon qui n’arrête jamais. Le monde a bien changé depuis 1948, et nos tactiques le devraient aussi. Les manifestations semblent stagner, les manifestes publics ne plus tant marcher. Alors, fuck le trop calme, le trop pacifique. Peut-être que les mouvements d’actions, de flamboyance, de douce violence sont dorénavant notre seul choix. Parce que pour vrai là, tant qu’à te faire arrêter dans les manifs pour avoir juste respiré, juste marché, juste pensé, faudrait commencer à considérer à se faire arrêter plutôt pour un coup d’éclat. Pour quelque chose qui vaut vraiment une souricière.

Oh, Artiste, je sais que c’est pénible ; je te demande de délaisser ton confort, de te mettre en position de peut-être parfois le perdre momentanément. Et le plus gros problème auquel on fait face présentement dans notre utopie de changement, c’est que malgré tout le désagréable qui se passe dans notre société, je sais bien que tu as probablement encore trop à perdre personnellement pour le mettre en péril. Parce qu’historiquement aussi, dans toutes les révolutions, les peuples étaient acculés au pied du mur. La famine, la guerre, la dictature. La révolution est un acte de désespoir, et ici, bien, on est individuellement encore bien peu menacé dans notre douillet quotidien. Je ne te demande pas de mourir pour la cause – quoi que ca réveillerait peut être quelque chose, quelque part ; des révolutions, l’histoire nous l’a appris, ça se fait rarement sans fracas – mais te causer un peu de trouble et en recevoir un peu, à la gang, ça ferait peut-être avancer les choses.

Pendant que je t’ai là, Artiste, si tu choisis que tu veuilles contribuer, j’aimerais en profiter pour te faire réfléchir sur quelques points.

Oui, je sais qu’il est dur de délaisser la chaleur du cocoon de l’ignorance. Parce que la réalité, oui, c’est rarement beau ou esthétique, et encore moins souvent enlevant. Mais non, ce n’est plus suffisant de simplement regarder les gros titres qui te passent sous le nez et de continuer comme si rien n’était. La réalité, c’est qu’aimer les arts ne devrait pas être un argument pour se convaincre qu’il est normal de ne pas s’intéresser aux choses cartésiennes ou de ne pas être au courant de ce qui se passe en politique, en société, en économie. Tu le sais autant que moi, à la base et par définition, l’art a toujours été un moyen de critiquer – en bien ou en mal – son monde et en extraire un angle, un point de vue. Alors, comment tu veux faire de l’art si tu ne le connais pas, ton monde?

Artiste, va falloir que tu te rassembles. À quel point est-ce normal qu’on aille quasi aucun collectif artistique engagé digne de ce nom au Québec ? Oui, quelques auteurs intellectuels se rassemblent l’instant de sortir un livre, mais où sont les collectifs de peintre, d’écrivains, de penseurs, de politiciens et d’économistes ? La Révolution Française s’est bâtie en grande partie grâce à ce principe et les choses bougent tant en Catalogne en comptant sur le support de nombreux collectifs d’artistes solidaires. On n’arrête pas de chialer qu’on n’a pas d’argent en arts – et on ne se leurra pas, ça risque peu de s’améliorer, ok ? Alors pourquoi les artistes insistent ici autant pour partir chacun leur compagnie de production, et leur exposition solo, et leur maison d’édition indépendante ? Présentement, il y a plus de 160 compagnies théâtrales au Québec, qui se partagent la même enveloppe gouvernementale et qui finissent par retirer leurs projets des théâtres faute d’argent, tout le monde tirant sur la même (trop) petite couverte. Artiste, tu attends quoi pour arrêter d’être seul avec ton égo et t’entraider ?

Artiste, dans le contexte actuel, tu vas parfois devoir te concentrer à l’action plutôt qu’au beau. Prends quelques idées du mouvement No wave, à New York dans les années 70 ; mouvement de musique, de cinéma et d’art en tous genres, né suite à la récession, qui improvisait de l’art de tout, partout, avec rien. L’art n’est pas fait pour être parfait, l’art est fait pour exister ; arrête d’attendre d’avoir ton financement, tes subventions, le temps, les amis, le public, l’assurance, le confort. Fuck, fait le maintenant. Le parfait n’arrivera jamais, anyway.

Mais surtout, Artiste, il va falloir que tu sortes des sentiers battus pour présenter ton art. Parce que présentement, on se trouve devant deux réalités. La première, c’est que quasiment tout art est maintenant présenté dans des contextes qui respectent la loi et l’ordre, dans de gentils festivals bien organisés ou avec le consentement d’intuitions – le tout souvent financé de façon gouvernementale – avec des directions artistiques qui veuillent surtout ne pas se faire couper leurs subventions ou faire sourciller le moindrement leurs commanditaires. Comment dire ce qui doit être dit dans ce contexte aux limitations à peine cachées ?

La deuxième réalité est que l’art qui veut déranger, qui veut bouger, qui veut réveiller tend, par nature, à s’enliser dans l’incestueux, le initier, le fraternel. Parce qu’on va se le dire ; ceux qui se déplacent aux soirées de prise de parole, qui lisent les lettres ouvertes, qui vont à expositions ou des projections d’artistes engagés ne sont pas ceux qui ont le plus besoin de ces messages, de ces cris du cœurs, de ces conscientisations, de ces opinions les encourageant à faire la leur. On ne peut pas espérer changer les choses quand si peu de gens se sentent impliqués.

Alors, Artiste, voici notre plus grand défi ; il nous faut trouver un moyen d’arrêter d’être si propret et de faire en sorte que le message se rende à la masse. Il faut que l’art prenne la rue, secoue les maisons, ébranle les gens. Il faut du théâtre dans les métros, des mots en gros sur les murs, des pamphlets sur les tables de chevet. Il faut étamper l’urgence dans la face des gens, les sortir de leur torpeur, eux aussi.

Bon. Je m’excuse Artiste ; je sais, je te balance tout ça a la figure en même temps, je te juge peut-être injustement dans tes efforts et que je ne propose pas assez de solutions pour tant de problèmes. Et crois-moi, Artiste, tout ce que j’ai dit là s’applique autant à moi. Mais tu sais, je crois vraiment que tu peux changer les choses. Mais pour ça, il va falloir que tu commences à te foutre un peu plus de ta réputation, te foutre encore plus tes subventions, il va falloir que tu commences à parler, à crier, à t’époumoner, à te salir. Mais surtout, peu importe le type d’art que tu choisis, que ce soit du entre les dents ou du lumineux pour léviter le sombre qui entoure, je compte sur toi pour le faire avec conviction, avec éclat, avec bravade.

Artiste du Québec, artiste au Québec, soit cru, soit réel, mais surtout, soit là.

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6 thoughts on “Lettre à toi, Artiste

  1. Dommage, quand même, toutes ces fautes… Et aussi, Artiste, si tu cherchais à me mobiliser, j’ai envie de te dire, c’est sûrement pas le ton à la fois naïf et paternaliste de ce billet qui fera la job. Heureusement, autour de moi, ya plein d’artistes qui savent comment me moniliser: par leurs actions. Alors écoute ton propre conseil, laisse faire les remontrances écrites, pis sors donc dehors toi-même. Bonne chance pour la suite.

    • À un certain aspect, tu as 100 % raison. Je ne sais pas exactement comment un exercise de style qui pensait être vu par 11 personnes comme celui-ci s’est propagé comme ça. WTF me vient pas mal en tête ce matin. Cela dit, je reste fortement convaincue de toutes les idées exprimées et je crois encore que la plupart des artistes – et des humains – se complaisent à rester sur leur cul et qu’anyway, à tout ce qu’on pourrait écrire, beaucoup de gens vont juste répondre qu’eux ne devraient pas se sentir visé, qu’ils n’ont rien à voir là-dedans. Et sur internet, encore plus, c’est impossible d’écrire sans que ça cri au paternalisme (ce qui n’empêche pas que cela peut être vrai dans le cas présent). Mais je pense aussi que peu importe comment tu dis ce genre de choses, peu importe le ton, ça va passer de travers. Ça va être trop doux, trop bitch, pas assez ci, trop ça.

      Mais pour vrai, toi tu changes les choses ? Ben, sans aucune trace de sarcasme, criss que je suis contente. Continue comme ça.

  2. Je Froid

    Je suis d’accord à 100% qu’être “artiste” ne nous enlève pas la responsabilité du sort du monde, au contraire je crois qu’on n’a aucune excuse de s’en laver les mains. Nous avons pour la plupart eu accès à une éducation et une culture générale suffisante pour faciliter le développement d’une pensée critique.

    Par contre, je ne crois pas que les artistes devraient prendre sur elleux de représenter ou d’allumer “les masses”: nous ne sommes pas l’avant-garde, le peuple n’aura pas de guide ni de berger. C’est en tant que citoyen/humain/etc. que j’agis politiquement, l’égal de tout autre corps de métier ou de non-métier, bien plus qu’en tant qu’artiste.

    Aussi, je me méfie de l’art-propagande, on a déjà assez de la pub’ pour dire au monde quoi penser. Mais je trouve quand même que se donner la peine de réfléchir, de ressentir et d’offrir un lieu de sédimentation et de lecture radicale du réel dans l’art, ça fait du bien.

    Aussi, je ne sais pas à quel point l’absence de collectifs est nécessairement contre-révolutionnaire. Au sein d’une de ces “éditions indépendantes” , nous avons de nombreux débats à ce sujet. Quelques personnes refusaient d’écrire un manifeste justement parce que l’idée de fondre les différentes individualités dans un “nous” homogène nous semblait moins révo’ que de s’organiser dans des réseaux solidaires mais où le sens critique et l’autonomie de chacun est préservée. L’action politique radicale peut très bien se faire en cellules relativement indépendantes (FLQ, anarchistes nihilistes russes, poseurs de bombes de La Belle Époque, etc.)

    Mais dans tous les cas, artistes ou non, notre place est carrée dans les rouages du pouvoir pour les faire grincer. Que ce soit sur les blogs, dans les rues, dans les librairies et les galeries, dans les bureaux des patrons, dans les universités, dans les syndicats, dans les assemblées de quartier, dans les shops, dans les prisons.

    Mais, merci pour le billet, c’est nice des gens qui s’forcent à brasser le cul de celles et ceux qui citent Deleuze et Foucault de tous bords dans les départements universitaires mais qui se mettent jamais en danger.

    On s’verra dans un fourgon?

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